
« Mettre la science au service des usagers, sans jugement »
Jérémy Casanava est responsable de l’analyse de drogues à l’association régionale Clémence Isaure à Toulouse. Pharmacien d’officine et engagé dans la réduction des risques, il revient sur son parcours, sur ce que recouvre concrètement le métier d’analyste, et sur la manière dont l’analyse de produits peut soutenir la santé publique et le droit à l’information.
Analyse ton prod’ : Bonjour Jérémy, peux-tu présenter ton parcours ?
Jérémy Casanava : J’ai fait mes études à la faculté des sciences pharmaceutiques de Toulouse. Je suis docteur en pharmacie exerçant en officine. Pendant mes études, j’ai réalisé une thèse portant sur le vécu et les représentations des usagers de médicaments de substitution aux opioïdes vis-à-vis du pharmacien d’officine. L’idée était d’évaluer dans quelle mesure la posture et l’attitude du pharmacien pouvait impacter la prise en charge et l’expérience des personnes concernées. Le point de départ était l’observation qu’il existe encore beaucoup de représentations négatives chez certains pharmaciens et je voulais comprendre ce que cela peut provoquer du côté des usagers.
Après ma thèse, j’ai rejoint l’association régionale Clémence Isaure en novembre 2022, en prenant la suite de ma maître de thèse, Camille Ponte. J’y exerce en tant que pharmacien responsable du circuit du médicament pour le programme PMSA (Programme médicaments de substitution opioïde à seuil très adapté), un programme de MSO (Médicaments de Substitution de la dépendance Opioïde) à seuil très adapté, et je suis également responsable de l’analyse de drogues à visée de réduction des risques, au sein du CAARUD Intermède à Toulouse.
En parallèle, j’interviens en quatrième et sixième année à la faculté de pharmacie de Toulouse, notamment sur les questions liées à la posture et l’attitude des pharmaciens dans la prise en charge des patients ayant recours aux opioïdes, aux MSO, aux benzodiazépines et aux antalgiques. Et je continue d’exercer en pharmacie d’officine.
Et donc en quoi consiste ton métier d’analyse de drogues ?
Pour moi, c’est d’abord mettre la science et le savoir médical au service des usagers, sans jugement. Cela veut dire faire fonctionner un laboratoire d’analyse pour que les personnes puissent bénéficier d’un outil qui leur permet d’avoir des informations fiables sur ce qu’elles consomment.
Le travail s’organise généralement en trois temps :
- la collecte, qui passe par un entretien ;
- l’analyse, avec des procédés chimiques et scientifiques pour identifier et isoler des molécules ;
- le rendu des résultats, c’est-à-dire expliquer ce qu’on a trouvé, de façon compréhensible.
Je suis surtout mobilisé sur la partie analyse, mais j’essaie aussi de faire le lien avec le rendu, en vulgarisant au maximum et en discutant des risques et des interactions possibles un peu comme je le ferais à l’officine. En effet, les molécules n’ont pas de morale. C’est une décision humaine de classer certaines substances comme légales ou illégales. Leurs effets, eux, ne changent pas. En tant que pharmacien, c’est-à-dire « gardien des poisons », je me sens responsable de sensibiliser et informer, quel que soit le statut de la molécule.
Concrètement, comment se passe l’analyse au laboratoire ?
Une partie importante du travail, c’est de préparer les conditions d’analyse : réactifs, solvants, matériel… Ce sont des manipulations à risque, qui nécessitent des compétences de pharmacien ou chimiste et une rigueur de laboratoire.
Dans notre pratique, on utilise notamment la chromatographie sur couche mince (CCM). Concrètement, je prépare des tubes avec des solvants, puis je dépose l’échantillon sur une plaque de silice avec des témoins, plaque qui est elle-même déposée dans un bécher contenant des solvantspour faire migrer les composés. Ensuite, j’utilise différents réactifs pour révéler les molécules. Selon ce qu’on observe, on peut déterminer si on est en présence de telle ou telle substance. Parfois, on réalise plusieurs migrations pour préciser le résultat. Et si nos moyens ne suffisent pas, on peut s’appuyer sur la veille sanitaire ou sur d’autres dispositifs.
Le travail comprend aussi toute la partie maintenance et logistique : commander les solvants, obtenir des échantillons témoins, entretenir la hotte (qui protège le manipulateur), etc. En ce qui concerne l’obtention de témoins nous pouvons nous appuyer sur le laboratoire d’appui du réseau Analyse ton prod’ porté par Analyse ton prod’ Île-deFrance. Nous utilisons aussi certains résultats d’envois SINTES quand le produit est clairement identifié et qu’il nous reste un peu d’échantillon pour en faire un témoin
Enfin, il y a une exigence permanente de contrôle qualité et de remise en question. On s’appuie notamment pour ça sur les procédures et contrôles qualité mis en place par le réseau Analyse ton prod’.
Comment es-tu arrivé à t’intéresser à la réduction des risques ?
Au départ, c’est vraiment pendant ma thèse, grâce aux entretiens et au travail de terrain. Et ensuite, au contact du CAARUD, j’ai pris encore plus conscience de la stigmatisation et des réalités humaines qui dépassent largement les produits.
On se rend compte que cela peut toucher tout le monde. Et, de fait, chacun connaît quelqu’un confronté à une addiction, que ce soit à une substance légale (tabac, alcool, médicaments) ou illégale.
J’ai d’abord eu envie de m’impliquer dans l’accès aux traitements mais aussi de découvrir et développer l’analyse de drogues. Je ne connaissais pas ce champ au départ et je l’ai découvert comme un outil très utile dans un contexte où les substances changent beaucoup et où la veille sanitaire devient essentielle. Ce qui me tient aussi à cœur, c’est de participer à la veille sanitaire et de défendre la santé publique.
J’ai aussi beaucoup appris grâce aux journées Support. Don’t Punish, notamment l’idée de soutenir en donnant de l’information plutôt que punir et j’essaie de transmettre ça autour de moi. J’interviens auprès de mes confrères pharmaciens, en conférence, à la fac, ou dans le cadre du PESP (programme d’échanges de seringues en pharmacie). Cet intérêt s’est renforcé aussi au contact d’autres professionnels, notamment les éducateurs spécialisés du CAARUD.
Qu’est-ce qui t’intéresse le plus dans l’analyse de drogues à visée RDR ?
Il y a un aspect stimulant sur le plan scientifique : on utilise des techniques que les pharmaciens d’officine pratiquent finalement assez peu au quotidien. Ça implique des défis, la découverte de nouvelles molécules, et la compréhension de leurs impacts. À terme, j’aimerais développer de nouveaux moyens sur le territoire, par exemple des techniques plus avancées comme l’UPLC mais ce sont des outils coûteux.
Mais surtout, l’analyse ne sert pas qu’à « flatter le scientifique » : c’est un outil d’accès au droit à l’information. C’est la possibilité de faire le lien entre le savoir scientifique et l’humain et aussi de casser des tabous inutiles. Il permet aux gens de savoir, de comprendre, et de prendre des décisions plus éclairées. C’est une forme d’éducation à la santé « horizontale », au cœur de ma vision du métier de pharmacien, à l’opposé de la stigmatisation.
Justement sur cette question de l’horizontalité, comment travailles-tu avec tes partenaires et avec les usagers ?
Je travaille étroitement avec la veille sanitaire, notamment SINTES. Nous sommes en contact régulier pour pouvoir réagir vite, par exemple en cas d’alerte ou lorsqu’un signal de vigilance apparaît sur une substance.
En Occitanie, il y a aussi le CADO (Copil analyse de drogues Occitanie), qui permet aux associations de la région de travailler ensemble, de partager des constats et de promouvoir une approche commune, humaine et non jugeante.
Avec les usagers, l’idée est d’avoir une relation la plus horizontale possible, où chacun apprend des autres. C’est très précieux de pouvoir comprendre les pratiques, les usages, les méthodes de consommation parfois très différentes pour une même substance et d’enrichir ainsi notre manière de faire de la réduction des risques dans les futurs entretiens.
L’approche non jugeante ne signifie pas promouvoir l’usage. Elle consiste à accompagner la personne dans ses démarches, son acquisition de connaissances, et l’évolution de ses pratiques. J’adopte ici une posture de pharmacien, comme je pourrais le faire en officine : informer, prévenir, et accompagner.