
« L’analyse de drogues est devenue un outil du quotidien du CAARUD »
Joéva Derose est animatrice au CAARUD Oppelia Auxilium de La Roche-sur-Yon, en Vendée. Collectrice pour le réseau Analyse ton prod’, elle revient sur le contexte spécifique de son territoire, sur l’usage concret de l’analyse de drogues dans l’accompagnement, et sur ce que cet outil change, à la fois pour les usagers et pour les professionnels.
Analyse ton prod’ : Tout d’abord, dans quel contexte travailles-tu ?
Joéva Derose : Je suis animatrice et titulaire d’un DU d’addictologie et je travaille au CAARUD de La Roche-sur-Yon depuis six ans. L’analyse de drogues est présente depuis longtemps au CAARUD puisqu’il y en avait déjà avant le réseau Analyse ton prod’ à l’époque d’XBT [NDLR : dispositif d’analyse de drogues de Médecins du Monde entre 1999 et 2021].
Notre CAARUD a une grosse activité mobile. Sur une semaine type, il y a trois permanences d’accueil au local et le reste du temps se fait en actions extérieures. Nous intervenons en maraude sur trois à quatre villes du département par semaine, chaque intervention occupant généralement un après-midi entier par ville. L’analyse de drogues est proposée dans ce cadre-là.
Quel est le public rencontré ?
Le public est majoritairement composé de personnes en grande précarité, avec des situations de logement très instables. Comme dans beaucoup de CAARUD, la majorité des personnes accueillies sont des hommes mais on compte tout de même environ 30 % de femmes.
Concernant les consommations, il y a de tout, mais le crack est aujourd’hui la consommation numéro un. Ces personnes sont très intéressées par l’analyse de drogues et la cocaïne est le produit pour lequel nous avons le plus de demandes d’analyse. Les échantillons sont le plus souvent déposés sous forme de poudre, avant le basage. En revanche, les personnes n’attendent généralement pas les résultats pour consommer.
Du coup pourquoi les personnes font-elles analyser leurs produits ?
La plupart du temps, c’est par curiosité sur la composition du produit. Parfois aussi parce qu’il y a eu des effets indésirables. Avec le raz-de-marée de cocaïne et des taux de pureté souvent très élevés, les personnes veulent savoir si le produit est « dans la moyenne » de ce qui circule. L’analyse permet aux usagers de réduire les risques face aux variations du marché, y compris auprès d’un même fournisseur. Nous avons observé qu’un produit peut être très différent d’un jour à l’autre.
Les usagers communiquent aussi beaucoup entre eux sur les résultats d’analyse, notamment sur l’héroïne, pour laquelle on observe une vigilance accrue. Quand une héroïne analysée est particulièrement forte, les personnes se préviennent entre elles, parlent davantage des risques de surdose et vont chercher plus de naloxone y compris pour en partager. On observe également des changements de pratiques, notamment sur la cocaïne. Par exemple, une personne qui injectait a décidé d’arrêter l’injection, estimant que les taux de pureté étaient trop élevés et trop risqués pour cette voie d’administration.
L’analyse permet aux usagers de réduire les risques face aux variations du marché, y compris auprès d’un même fournisseur. Nous avons observé qu’un produit peut être très différent d’un jour à l’autre.
Joéva Derose
Que t’apporte l’analyse de drogues dans ta pratique d’accompagnement ?
L’analyse de drogues est devenue un outil quotidien du CAARUD, au même titre que le matériel de réduction des risques ou le dépistage. On ne pourrait plus s’en passer. D’abord, c’est une accroche pour des personnes qui ne veulent pas ou ne se sentent pas prêtes à venir au CAARUD. Elles n’ont pas encore envie d’un accompagnement, mais elles sont intéressées par l’information. Elles viennent donc pour faire analyser un produit… et finalement, elles reviennent au CAARUD pour d’autres services. L’analyse est une porte d’entrée, mais les gens ne s’arrêtent jamais là dans leur démarche de réduction des risques.
Dans le travail quotidien, c’est aussi très précieux parce que cela permet de délivrer des messages de réduction des risques ciblés en fonction du produit, de sa composition, de son taux de pureté, ou d’éventuelles alertes. On peut informer les personnes en individuel mais aussi en collectif sur ce qui circule dans le département. Aussi les temps de collecte ou de rendu de résultats favorisent des échanges en tête-à-tête, plus longs, plus approfondis. Ça permet d’aller un peu plus loin dans l’entretien, dans un cadre plus privilégié.
As-tu appris des choses sur les produits ou les usages grâce à l’analyse ?
Carrément ! On entend beaucoup de choses sur les drogues dans les médias ou la presse, mais sur le terrain, on se rend compte que le CAARUD est souvent l’acteur le plus au courant de l’état réel du marché sur le territoire. Cette connaissance est très utile dans les relations avec les partenaires. Par exemple, une maison d’accueil nous sollicite pour avoir des informations sur les produits en circulation afin de diffuser des messages de réduction des risques adaptés. Les pharmaciens impliqués dans les programmes d’échange de seringues sont aussi très intéressés par ces données, ce qui permet d’ouvrir plus largement la discussion sur la RDR. Cela facilite également les échanges d’informations et les points de vigilance entre les CAARUD et les CSAPA de la région.
De manière générale, l’analyse a renforcé notre compréhension des produits et de leurs interactions avec le cerveau, ce qui nous rend plus à l’aise pour expliquer et accompagner.
Mais du coup, est-ce que le dispositif pourrait encore mieux fonctionner ?
Il manque clairement un laboratoire sur le territoire et en particulier de l’analyse mobile. Aujourd’hui, nous devons envoyer les échantillons au laboratoire d’appui à Paris. C’est super d’y avoir accès mais il y a un délai de plusieurs jours entre la collecte et le rendu. Ce délai réduit l’impact de l’analyse. Pouvoir faire de l’analyse en direct permettrait de raccourcir ce temps d’attente et, surtout, de proposer des résultats avant la consommation. L’analyse mobile serait aussi très utile en milieu festif, où nous intervenons beaucoup. Il y a de nombreuses consommations en contexte festif, notamment de kétamine ou de mélanges, et certaines personnes ne savent pas vraiment ce qu’elles consomment. Pouvoir proposer de l’analyse directement sur les lieux de fête serait un vrai plus. Enfin, il serait important de pouvoir analyser aussi les produits dits « inertes » (des produits qui ne sont pas psychoactifs comme l’amidon ou le sucre) car eux aussi peuvent avoir un impact sur la santé, notamment en cas d’injection.